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Depuis la création de l’application de microfinancements et de transferts d’argent M-Pesa au Kenya en 2007, les Fintechs se sont développées de manière croissante en Afrique, en concertation avec les gouvernements, les banques et les télécoms. Avec la mise en place du paiement via téléphone mobile, elles ont permis à des millions d’habitants d’accéder à des services financiers, et ont contribué à la digitalisation de plusieurs pays.

 

Si la pandémie de Covid-19 a mis à l’arrêt une partie de l’économie mondiale en 2020, les solutions digitales qui développent de nouveaux usages pour la gestion des finances au quotidien ont, elles, continué à croître. Au total, leurs revenus devraient atteindre 500 milliards de dollars en 2030, contre 120 milliards en 2017, selon une étude de la banque UBS publiée en mai. Depuis 1998 et la création du service de paiement américain PayPal, considéré comme la première Fintech à devenir mondiale, ces startups qui fournissent divers services financiers et bancaires en B2B ou en B2C attirent aujourd’hui l’intérêt des investisseurs en Afrique. En 2018, elles ont ainsi représenté 39% des levées de fonds sur le continent, et l’on compte près de 150 Fintechs seulement au Kenya, selon un rapport Partech Africa de 2019.

 

La progressive maturité du secteur en Afrique a plusieurs facteurs. D’abord, la pénétration récente et très rapide du mobile et de l’Internet, avec  désormais 39% des Africains ayant accès aux réseaux selon l’Union internationale des télécoms, ainsi qu’une classe moyenne en augmentation. Aussi, une population urbaine jeune (62 % de la population a moins de 25 ans en Afrique subsaharienne d’après l’Unesco), attirée par les nouvelles technologies, et, enfin, de faibles taux de bancarisation (environ 10% dans les pays d’Afrique de l’Ouest selon l’UEMOA) viennent expliquer l’essor. Pour Teddy Tassew, consultant et expert Fintech basé en Ethiopie interrogé par Business France, “l’Afrique subsaharienne et l’Afrique de l’Est ont une des plus faibles pénétrations de services bancaires, et une majorité de la population n’a pas accès à des produits et services financiers.”

 

Résultat, le développement des Fintechs a pris une place importante dans la stratégie politique des gouvernements d’Afrique de l’Est, qui se rapprochent des opérateurs mobiles et des banques traditionnelles. En plus de la promesse de digitalisation, l’enjeu pour ces acteurs est d’autant plus important qu’en 2017, le marché bancaire africain pèserait 86 milliards de dollars, avant d’atteindre 129 milliards en 2022, selon le cabinet McKinsey.

Le paiement mobile et l’exemple de M-Pesa au Kenya

Le cœur de cette activité en plein boom est l’usage de l’argent sur mobile. En 2018, 45,6% des mouvements financiers sur mobile (achat, transfert ou paiement) étaient ainsi réalisés en Afrique, pour des transactions estimées à plus de 300 milliards de dollars, selon le rapport « Global Fintech Index City Rankings 2020 ».

 

La “mobile money” a pris son envol au Kenya avec l’opérateur télécom et pionnier Safaricom qui a lancé en 2007 M-Pesa : ce service permet aux utilisateurs de déposer, retirer, transférer de l’argent, ainsi que de payer des biens et services en utilisant leur téléphone. Pour Marie-Gabrielle Rosenblieh, responsable tech et services à Business France Kenya, “[M-Pesa] a fonctionné rapidement car cela permettait aux agriculteurs hors des villes de pouvoir se fournir en intrants sans avoir à se déplacer à Nairobi. Petit à petit, le phénomène a pris de l’ampleur. Les banques ont ensuite proposé des services liés aux portefeuilles mobiles.”

 

Fruit d’une coopération entre opérateurs mobiles et acteurs traditionnels de la finance, M-Pesa a finalement mis fin au monopole des banques au Kenya, et est devenu le leader du marché de la mobile money en Afrique. En 2018, 73% des Kenyans utilisaient leur téléphone pour effectuer des transactions via le paiement mobile, selon un rapport de GSMA. Une tendance qui profite logiquement à M-Pesa, avec, en 2020, 39,6 millions d’utilisateurs actifs, pour un total de transactions qui atteint 14,7 milliards de dollars par mois, d’après le dernier rapport annuel du groupe Vodacom, copropriétaire du service de paiement. Partout en Afrique, d’autres Fintechs, comme M-Shwari au Kenya, ont suivi, et le service s’est exporté en Tanzanie, au Mozambique ou encore en Egypte. Amilcar Cabral, directeur Business France pour l’Ethiopie, le Soudan et Djibouti, reconnaît tous les avantages de ce développement : “Cela permet à des gens avec un seul téléphone portable d’accéder à un compte en banque ou à des transactions financières. Et cela permettra de tendre vers un système cashless (sans cash), et d’augmenter la confiance dans le système.”

 

Ailleurs, en Ethiopie, en raison d’une régulation différente, l’écosystème s’est développé plus lentement : “le paiement mobile a démarré en Ethiopie en 2014 grâce à une directive de la banque centrale, mais elle restreignait l’autorisation aux banques”, indique Teddy Tassew. Malgré les contraintes, quatre Fintechs ont vite dominé le marché éthiopien du paiement mobile, note Amilcar Cabral : CBE Birr, HelloCash, Amole et M-Birr. Mais c’est une directive effective depuis le 1er avril 2020 sur la réforme des télécoms qui va accélérer la mobile money : elle autorise aux institutions non-financières d’offrir ce service, ce qui permet d’ouvrir le marché aux télécoms locaux, dont le monopole d’Etat Ethio Telecom.

La libéralisation du marché s’accélère sur le continent 

En Ethiopie, le gouvernement souhaite commencer à privatiser les télécoms et injecter des capitaux étrangers. “L’Ethiopie a un énorme potentiel pour les Fintechs avec ses 110 millions d’habitants qui ne sont majoritairement pas clients d’une banque. Le taux important de souscriptions mobiles (44,5 millions d’utilisateurs de téléphones en juin 2020) en fait un marché idéal pour le paiement mobile”, selon l’expert local Teddy Tassew.

 

 Ailleurs en Afrique, ces derniers mois ont été le signe d’importantes levées de fonds pour les Fintechs du paiement mobile, signe que le marché arrive à maturité : les Fintechs nigérianes PalmPay et Flutterwave ont ainsi levé respectivement 40 et 35 millions de dollars fin 2019 et début 2020, et prévoient toutes deux de s’exporter au Ghana voisin. En novembre dernier, la firme Interswitch, toujours au Nigéria, devenait une licorne (une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars) grâce au soutien de Visa.

 

Si les Fintechs touchent des commissions, soit auprès de leurs partenaires en B2B, soit directement auprès du consommateur, beaucoup d’entre elles ne dégagent toutefois pas encore de bénéfices, et misent sur le long terme. Pour financer leur développement et toujours plus de technologies dans leurs services, le prochain enjeu reste donc l’ouverture progressive des Fintechs aux investisseurs et acteurs étrangers.

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